On l’avait imaginée pendant un bon siècle, et puis un jour elle était là pour de bon. Elle décollait, filait au-dessus des toits, se posait dans les jardins. Tout le monde pouvait l’utiliser. Très vite, on ne parla plus que d’elle. Fini les embouteillages, fini le temps perdu sur les routes : on s’élèverait et on serait déjà arrivé. Techniquement, c’était une merveille.
Un constructeur eut une idée. Plutôt que de vendre ses voitures volantes à leur vrai prix, il les prêta à tout le monde, le plein offert. Volez où vous voulez, dit-il, c’est cadeau. Et les gens volèrent. Pour aller au travail, pour chercher du pain, pour déposer les enfants à l’école. On vendit les vieilles voitures, on s’installa au vert, puisque désormais on volait. Le pays tout entier commença à réorganiser sa vie autour du ciel, petit à petit.
On vantait les gains : tel trajet, disait-on, prenait désormais huit minutes de moins. Et comme voler ne coûtait rien, on volait pour un peu tout à présent, sur des trajets qu’on aurait même pas imaginé faire autrefois : quel confort, quel progrès ! On brûlait sûrement davantage qu’avant – mais bon, le coût était dérisoire, pourquoi s’en priver ? Personne ne faisait le compte.
Quelques-uns refusaient tout net. On les appelait les arriérés, les nostalgiques — les amish diraient les plus malins. Ils gardaient leurs vieilles voitures, roulaient à cent trente max, au sol, et même s’ils arrivaient eux aussi à destination, ils perdaient leur temps disait-on.
Tous les constructeurs jouaient au même jeu, ils n’avaient pas le choix : qui paierait un vol quand le voisin offre le ciel ? Ils s’alignèrent tous, offrirent le plein à leur tour. On se souvient d’Amazon jouant à perte pour conquérir l’Inde : vendre à découvert, le temps qu’il faudrait, pour rafler le marché en essoufflant les autres. Les réserves stratégiques y passaient, il fallait maintenir les investissements avec un optimisme intraitable mais le jeu en valait la chandelle : le monde appartiendrait au gagnant, plus que dans les toutes les autres révolutions industrielles réunies. La course était lancée, et il fallait tenir, quoi qu’il arrive.
Construire des voitures ne suffisait plus : tant que quelques unes seulement volaient, le ciel suffisait. Mais à mesure que tout le monde s’y mettait, il fallut bien davantage : des couloirs aériens pour que les engins ne se percutent pas, des balises, des aires de pose et de recharge à chaque coin de ville, des règles, des contrôleurs. Une voiture seule dans le ciel ne demande rien. Un ciel rempli en réclame autant qu’un réseau routier complet — et tout cela restait à bâtir, à un coût que nul ne chiffrait vraiment.
Certains, pourtant, mettaient en garde. Ils parlaient de l’énergie engloutie à chaque décollage, des fumées, de ce que coûterait vraiment de tenir des millions d’engins en l’air. Mais personne n’y croyait vraiment. Sans compter que le plus souvent, on ne regardait que les consommations potentielles des voitures elles-même, qui deviendraient sûrement avec le temps plus économes, mais pas de l’écosystème général sur terre, invisible pour voler mais nécessaire. Mais bon, pour le plus grand nombre être dans les nuages ne coûtait presque rien — il suffisait de lever les yeux pour le constater.
Et pendant tout ce temps, une étrange comptabilité tournait. Le fabricant de moteurs prêtait de l’argent aux compagnies de vol pour qu’elles lui rachètent des moteurs. Il investissait aussi dans les bâtisseurs d’aérodromes et d’équipements, qui s’en servaient pour lui commander encore des moteurs. L’argent partait, faisait un grand tour, et revenait à son point de départ. Sur les registres, tout semblait prospère : des milliards changeaient de mains, les hangars sortaient de terre, toutes sortes de voitures volantes voyait le jour. Pourtant aucun de ces milliards ne venait des passagers — eux volaient presque gratuitement.
De plus, les moteurs ne servaient qu’à cela : voler. Pas de seconde vie, pas d’autre usage. Les hangars à moitié finis ne valaient rien si l’on n’y faisait pas décoller des voitures. Les outils de maintenance étaient à changer au bout de 10 ans au mieux. Toute la chaîne tenait debout sur une seule promesse, jamais encore vérifiée : qu’un jour, les passagers paieraient le vrai prix du vol — et qu’ils en auraient encore les moyens.
Ce jour-là n’était pas arrivé. En attendant, le ciel restait gratuit, et chacun continuait de voler, sans trop regarder d’où venait le carburant.
Heureusement ce n’est qu’une fable, la voiture volante n’a pas passé le stade du grand public. Ouf ! Sauvés ?
Vous l’aurez deviné : non, pas vraiment. Cette fable ne parle pas de la voiture volante, mais bien de l’IA. On reprend point par point.
La voiture volante → les modèles d’IA. Claude, Chat GPT, Gemini. Une prouesse technique réelle, qui fonctionne de mieux en mieux. Et déjà l’on parle des versions suivantes, qui pourront en faire encore plus et consommer moins — le regard porte sur ce qui est promis, jamais tout à fait sur ce qui est livré.
« Tout le monde pouvait l’utiliser » → la distribution massive. L’IA est mise entre toutes les mains d’un coup, sans barrière, sans apprentissage requis. C’est cette diffusion immédiate qui rend la suite possible. Quel outil pré-existant ne fait pas la promo de l’IA, désormais intégrée, sur sa page d’accueil ?
« On ne parla plus que d’elle » → le battage. Le discours porte sur les effets escomptés — la fin des frictions, du temps perdu — bien plus que sur les gains réellement observés. La nouveauté permanente et les promesses galvanisent technophiles et techno-ignorants.
Le plein offert → le prix subventionné de chaque requête. Les fournisseurs facturent l’usage très en dessous de son coût réel, parfois à perte. Le vol semble gratuit faute de facture présentée. L’efficacité tant vantée, c’est à dire les bénéfices sur le coût, est forcément bon quand le coût n’est pas (encore) imputé. Jusqu’à quand ?
Réorganiser sa vie autour du ciel → la capture des usages. On intègre l’IA dans le travail, les process, les habitudes, on désapprend l’ancienne façon de faire. La dépendance se construit pendant que c’est encore gratuit. Une fois bien ferré, il sera difficile de s’en échapper, et ce ne sera pas sans douleur.
Voler pour un peu tout, sur des trajets jamais imaginés → l’effet rebond. Les gains unitaires sont dérisoires, mais comme l’usage ne coûte rien, on multiplie les requêtes pour des besoins qu’on ne se serait jamais posés. Le total consommé égale ou dépasse ce qu’on pourrait économiser — et personne ne fait le compte.
Les arriérés roulant à 130 → ceux qui refusent l’IA. Restent avec leurs outils simples et durables, jugés dépassés, raillés comme une perte de temps — mais qui tournent sur le matériel existant sans dépendre d’une infrastructure subventionnée. Est-ce tenable ?
L’alignement de tous les constructeurs → la guerre des prix. Impossible de facturer le vrai prix tant qu’un concurrent offre le ciel : OpenAI, Anthropic, Google et les autres bradent tous l’usage, par nécessité, pas par générosité. Quand c’est gratuit, qui est le produit ? Dans ce cas, les futurs nous.
« Le monde appartiendrait au gagnant » → le pari winner-takes-all. La vente à perte « façon Amazon en Inde » est assumée : on brûle les réserves avec un optimisme inébranlable parce que le vainqueur est censé rafler une mise présentée comme supérieure à toutes les révolutions industrielles réunies. C’est ce récit qui justifie de tenir coûte que coûte – le doute ne serait-ce que chez les investisseurs extérieurs pourrait tout faire tomber. L’entreprise française Ynsect a fini par tomber malgré les 600 millions d’euros d’investissements arrachés sur des promesses – pour l’IA cela se chiffre en centaines de milliards de dollar – qu’en adviendra-t-il ?
Le ciel qui suffit à peu, pas à tous → l’infrastructure. Quelques voitures ne demandent rien ; un ciel saturé réclame autant qu’un réseau routier. À l’échelle de masse, il faut data centers, réseau électrique, refroidissement — tout reste à bâtir et à financer, à un coût économique que nul ne chiffre vraiment : le coût écologique est quant à lui on ne peux plus désastreux. Le projet de data-center Microsoft dans le Haut Rhin à Petit Landau aurait une consommation équivalente à 80% de celle de tout le département : 40 hectares bétonnés et environ 2 milliards d’euros d’équipements d’une durée de vie inférieure à 10 ans, qui dit mieux ?
Ne regarder que la conso des voitures, pas des autoroutes du ciel → le périmètre tronqué de l’empreinte. On évalue la consommation d’une requête isolée, en ignorant celle de l’infrastructure qui la rend possible : data centers, réseaux, fabrication des puces, refroidissement, équipements au sol. Tout consomme, pas d’économie d’échelle, usages prévus exponentiels. Quel est le problème ?
Les lanceurs d’alerte ignorés → l’énergie et le climat. Au-delà de la consommation, l’offre énergétique pour faire tourner les projets annoncés n’existe tout simplement pas : les capacités envisagées dépassent ce qui est disponible ou même planifié. Une trajectoire en contradiction frontale avec les rapports du GIEC, qui appellent à réduire la demande énergétique, pas à la faire exploser.
La comptabilité en boucle → le carrousel financier. Le fabricant de puces (Nvidia) finance les éditeurs de modèles et les bâtisseurs de data centers, qui lui rachètent ses puces. L’argent part, fait un tour et revient : il simule une demande au lieu de venir d’utilisateurs rentables. Les actions Nvidia ont pris 1039% depuis 2021, faudrait pas laisser dormir l’argent. Nvidia est le seul acteur à avoir des clients bien réels et qui payent – parfois avec son propre argent certes, mais tout de même.
Les moteurs qui ne servent qu’à voler → les GPU sans seconde vie. Puces et data centers spécialisés n’ont guère d’autre usage et ne se revendent pas. Nvidia sort une nouvelle puce par an, favorisant l’obsolescence rapide du matériel existant. Si la promesse s’effondre, il ne reste que des actifs sur-spécifiques qui ne valent presque rien.
La promesse jamais vérifiée → le pari final. Tout tient sur l’idée qu’un jour les utilisateurs paieront le vrai prix de chaque requête — et qu’ils en auront encore les moyens, après avoir bâti leur activité dessus. C’est le risque central : dépendre d’un coût qui n’est pas le vrai.
En bref : L’engin est réel, il fonctionne, et pour certains trajets il n’a pas d’équivalent. Mais prendriez-vous l’équivalent d’une voiture volante – aujourd’hui l’hélicoptère – pour vos trajets quotidiens ?
Le piège n’est pas l’outil mais l’oubli du prix. Le prix est économique, bien sûr, mais surtout sociétal. Quel visage aura le monde qui permettra de voler en continu ? Qui pourra se le permettre, et que restera-t-il aux autres ?
Répondre à ces questions ne permettra malheureusement pas de changer le monde – à notre échelle il s’agit surtout de prendre conscience de tout cela et de ne pas se laisser enfermer dans des usages non nécessaires.
Pour aller plus loin, quelques sources :
Ouvrir et capturer un marché – la technique éprouvée des startups – Histoire de l’effet rebond – Explications de la méthode du « plein gratuit » de l’IA et ses risques – L’IA est tout simplement trop chère